
Ma campagne des 18 jours (4)
Le jour commençait à se lever. Nous vîmes alors le lieutenant se diriger vers nous pour nous annoncer que six corps gisaient inanimés au beau milieu de la route. Il croyait bien que parmi eux, il y avait son ordonnance.
Nous allâmes sur place. Le spectacle était abominable. Les six corps étaient étendus au milieu du chemin, les vêtements déchirés, mutilés dans leur chair, une chose inoubliable !! Tous les six avaient été tués sur le coup. Un obus s’était écrasé au milieu de la chaussée en pavés. Les malheureux avaient eu la malchance de passer par là au moment précis de la chute du projectile. Et dire que c’était certainement un des derniers obus qui fut tiré ce 28 mai 1940 !
Nous apprîmes que nous nous trouvions à Ruiselede. Des tranchées avaient été creusées au bord de la route. Nous enveloppâmes les corps séparément dans une couverture et nous les enterrâmes. Nous plaçâmes à chacun un croix fabriquée avec des planches et y écrivîmes les noms de nos six malheureux compagnons. Nous étions huit pour faire cette macabre besogne. Il nous fallut presque deux heures pour avoir terminé.
Le lieutenant nous pressait parce que nous devions rejoindre ce qui restait de la Cie et pourtant on avait les bras et les jambes coupés après ce travail si pénible. Comme en 1914, le 2ème Chasseur à Pied avait encore payé un lourd tribu à la guerre.
Nous apprîmes alors que l’armée belge avait capitulé à 4 heures du matin et que les armes s’étaient tues sur tout le territoire et tout cela sans conditions. Plusieurs Compagnies avaient été faites prisonnières entre Vilvorde et Alost. Nous appréhendions ce qui allait se passer pour nous.
Nous avions repris notre marche à l’aventure en commentant la fin possible des six braves que nous avions enterrés et en essayant, lorsque nous pouvions, d’approcher de nos chefs, de savoir où l’on nous conduisait. Hélas, leurs réponses étaient toujours aussi évasives.
Nous avions marché au moins deux heures quand on nous fit arrêter un long moment. Nous commencions à avoir faim et les vivres que nous pouvions encore avoir en réserve diminuaient. A un moment, on nous apprit que nous allions nous mettre en route et que nous allions défiler devant les soldats allemands et que nous devrions faire ce qu’ils nous demanderaient. Effectivement, nous avions marché deux à trois cents mètres lorsque nous rencontrâmes une colonne motorisée allemande (quelques motos mais surtout des side-cars). Les soldats nous enjoignirent de nous défaire de nos fusils, de nos cartouches et de les jeter sur un tas au bord de la route.
Nous commençâmes alors à défiler, pas fiers du tout, à la file indienne devant eux. Nous étions examinés chacun des pieds jusqu’à la tête pour qu’ils puissent se rendre compte si nous étions réellement inoffensifs. Lorsque nous fûmes entièrement désarmés et que nous allions de l’avant, je crus entendre des applaudissements dans les rangs ennemis. Ces soldats savouraient probablement leur joie et leur supériorité.
Nous nous dirigions la tête basse vers une agglomération où nous nous arrêtâmes. Nous apprîmes que nous étions à Aalter. Les instructions étaient d’occuper les locaux vides. On nous amena de la paille et nous pûmes nous reposer. Nous ne pouvions en aucun cas nous éloigner de ce cantonnement où nous passâmes la nuit.
Nous y sommes restés 5 ou 6 jours. Nous étions tranquilles. Le ravitaillement suivait vaille que vaille. Les allemands ne nous importunaient pas. On ne les voyait d’ailleurs pas. Le 3 ou le 4 juin, je ne me souviens plus, nous quittions Aalter pour prendre la direction de Gand. Des sentinelles allemandes étaient placées au bord de la route tous les 100 mètres. En chemin, nous passâmes devant des casernes, des écoles, …remplies de prisonniers belges. Mais en réfléchissant à la route que nous empruntions, nous avions l’impression qu’on nous emmenait en Allemagne !
Enfin, dans les environs de Wetteren, on nous fit arrêter. Nous occupions des étables, nous restâmes là-bas. Nous ne pouvions pas quitter les environs.
Le 7 juin, on nous annonça que nous allions retourner à Charleroi. On fera le trajet en 4 étapes. Le 9 juin, nous étions à Enghien lorsque le lieutenant nous délivra nos papiers (laissez-passer rédigé en Allemand émanant de la Kommandantur de Wetteren nous enjoignant de retourner à notre domicile et de retrouver un travail le plus tôt possible).
A Enghien, nous avons pris un train jusqu’à Bruxelles. Là, nous avons sauté dans un camion qui allait charger du charbon en région liégeoise et, arrivés à hauteur de Waremme, nous avons abandonné, en remerciant le chauffeur, ce camion. Nous nous sommes dirigés vers Momalle avec l’espoir d’y prendre un tram vers Statte. Nous y avons rencontré un ancien du 2ème Chasseur passé pendant la mobilisation au 5ème Chasseur à Pied. Il était rentré chez lui depuis plusieurs jours comme d’autres (de Chapon Seraing) d’ailleurs. Il me rassura, aussi, en me disant qu’à Antheit, mon village, il n’y avait pas beaucoup de dégâts.
Le tram arriva enfin ! Que ce trajet me sembla long ! Je descendis enfin à Petite Wanze (hameau d’Antheit) Un voisin qui se trouvait sur le tram prévint mes parents que j’allais rentrer. Ce fut la joie des retrouvailles, eux qui n’avaient plus eu aucune nouvelle de moi ! Nous étions le 10 juin 1940 vers six heures du soir. Alors, commença pour nous, la vie sous l’occupation.



